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Il faut vraiment que les gouvernements arrêtent de torturer les chiffres

Un billet de Roland Gori*

Tous les soirs maintenant, jour après jour, semaine après semaine, depuis fin février, le Pr Jérôme Salomon égrène d’une voix sereine, franche mais un peu sépulcrale le nombre de cas de Covid-19 dans le monde, en Chine d’abord, puis en Italie et ensuite en France, le nombre de morts, d’hospitalisés, et enfin d’hospitalisés en réanimation. Ce fût le cas jusqu’à ces dernières semaines où vinrent s’ajouter d’autres pays comme l’Espagne et les Etats-Unis, et d’autres encore. A ce sinistre et funèbre chapelet, de nouveaux petits grains ne tardèrent pas à venir se rajouter et nous faire entendre les bijoux sonores de l’Enfer, le pourcentage de personnes mortes de plus de soixante cinq ans, le pourcentage de « jeunes » en réanimation. A côté de ces chiffres, le nombre de patients guéris prend une tonalité un peu pâle, un teint un peu décoloré.

C’est ainsi que cet éminent et sympathique professeur de médecine, praticien hospitalier, spécialiste des maladies infectieuses et tropicales, est devenu le présentateur télé le plus célèbre, celui qui accompagne, égaye ou « plombe » nos dîners. Ces derniers temps, les soirées sont plutôt lourdement « plombés » par ses annonces et cet homme qui paraissait si rassurant au début, si honorable et fiable, tend maintenant à se métamorphoser en Monsieur Loyal de la pandémie, Charon au bord du Styx, revenu de l’Hadès et me menaçant en permanence de m’y précipiter. Seul un petit verre de Saint Joseph que je n’affectionne habituellement que dans les grandes occasions, accompagné du visage radieux et si lumineux d’Anne-Sophie Lapix, peuvent un temps, un temps seulement m’assurer que je suis toujours présent dans notre vallée de larmes ! Heureusement, parfois, surgit la nouvelle affaire Dreyfus, le sport immémorial qu’affectionne notre pays des « pour » et des « contre », des « pour » l’OM et des « contre » le PSG, des « pour » la psychanalyse et des « contre » la psychanalyse, des « pour » le dernier Polanski et des « contre » le dernier Polanski, des « pour » la chloroquine (pardon le plaquénil avec le Zithromax) et des « contre ». Voilà comment une des disputatio les plus graves et des plus sérieuses, qui aurait dû demeurer confinée dans les enjeux clos des querelles d’experts que je ne connais que beaucoup trop, qui empoisonnent depuis des lustres le cercle des pouvoirs du « patronat » universitaire et hospitalier, ces règlements de compte qui ont acquis avec la mise en concurrence néolibérale des méthodes de mafias et des manières hollywoodiennes, est devenue le support de nouvelles fractures nationales, le motif de disputes familiales, le vecteur d’affrontements conjugaux, le lieu de recomposition de familles politiques trop exténuées, non exténuées par le virus, mais par l’apathie, la dégénérescence intellectuelle, la pétrification des schémas de pensée, la dégradation des langages en communications vides de tout message, rhétoriques dérisoires dont nous nous sevrons de plus en plus souvent.


Il y a des discours télévisés qui servent de fond sonore

Une erreur encore dans la manipulation des chiffres : l’allocution du Président a été suivie par 24 millions de français ! Quand je faisais un peu d’épistémologie, cela s’appelait « une extension hyperbolique de résultats partiels », voire un « effet Fisher, une dépendance fallacieuse ». Parce qu’entre nous, dites-moi si déjà nous avons mis au point une « application » insidieuse qui, à notre insu et sans notre consentement, pénétrerait dans notre foyer et par une discrète imagerie fonctionnelle de nos cerveaux, vérifierait que nous suivons bien l’allocution du Président. Il y a des discours télévisés qui servent de fond sonore à bien des échanges amicaux, familiaux, amoureux. Alors, bien sûr, dans ce fond sonore et lumineux qui nous donne parfois l’impression d’exister socialement et politiquement, des crépitements retentissent, des salves font saillie, tel le mot « guerre » répété 7 fois. Les américains n’ont pas attendu cette saillie présidentielle pour se précipiter dans les armureries acheter des guns pour lutter contre le virus.

Bon je m’égare, cela doit tenir au confinement ! Je voulais parler des chiffres et de la manière dont on les torture, enfin, plus précisément de la manière dont les gouvernants les torturent. Cela fera dix ans (ça se fête ?) que je publie aux LLL sous l’œil bienveillant de Sophie Marinopoulos et d’Henri Trubert, pour mettre en garde mes concitoyens, et moi-même, contre cette numérisation du monde qui nous fait perdre notre Dignité de penser et que je m’échine à montrer l’utilisation des chiffres pour un gouvernement sans message, sans récit, sans transcendance, sans esprit (on se référera aux suivants de 2013 à 2020)… et pour finir par montrer que cette nouvelle version de la biopolitique habillée des chiffres et des acronymes constituait le moyen le plus sûr de soumettre les individus et les populations. Du moins jusqu’à un certain point comme le montrera mon prochain essai publié, bientôt, aux LLL. Or, et c’est là où je veux en venir, ce Covid-19, dont l’agent est le coronavirus SRAS-CoV-2, nous met suffisamment dans l’angoisse, le dénuement, la panique, la faillite, pour que nous soyons en mesure d’exiger, non la vérité, Einstein et Heisenberg sont passés par là, mais au moins des chiffres, je dirais « factuels », expliqués et non « torturés ». Parce que tout de même qu’est-ce que cela veut dire 1996 « morts » dans les établissements hospitaliers ? Les morts chez eux ou en EHPAD comptent pour « du beurre » ? On ne peut pas le savoir. Ah bon ! Mais alors à quoi servent ces « taux de létalité » établis sur des échantillons inexistants ? Et après, les mêmes reprocheront au Pr Raoult de ne pas suivre la procédure… pour traiter et conclure ! Je m’en fous, c’est mon côté rebelle, un « esprit de contradiction » disait mon père avec tendresse, mais je préfère guérir « hors protocole » que mourir « dans les clous ».

A-t-on besoin de tant de chiffres approximatifs et à responsabilité limitée ?

Comment peut-on, dès lors, comparer des taux de mortalité établis sans précision, sans les fameuses procédures ? Comment même oser parler de pourcentages de « jeunes » et de « vieux » si les uns sont pris en charge dans des services de réanimation et d’autres meurent seuls chez eux ou aidés en EHPAD ? On mesure quoi au juste ? Quelle est la « valeur » des chiffres communiqués ? Je sais, je suis un « littéraire », essayiste, psychanalyste, « de gauche », suspect d’« anti-macronisme », bref affublé de tous ces qualificatifs c’est pas demain que je retournerai à France Cul ! Mais, j’étais bon étudiant en statistiques, comme en neuro-anatomie, j’aimais ça ! N’en déplaise à Monsieur le Ministre, les relations entre l’hypophyse et l’hypothalamus, les « galipettes » de la formation réticulée et du tronc cérébral, me produisaient des émois de curiosité ! Alors, si j’avais communiqué à mes estimables professeurs, un hommage au regretté Georges Noizet et à la professeure de statistiques des sciences dont j’ai oublié le nom, des chiffres sans préciser les échantillons, les tests de chi 2, les t de Student, et les Rho de Spearman… je me serais fait « jeté » ! Et, si, de plus, nonobstant tous les problèmes de dépendance fallacieuse des variables, j’aurais osé tirer des conclusions… finie l’honorable estime dans laquelle ils avaient la bienveillance de me tenir ! Ne pouvons-nous pas espérer être renseigné, informé, éduqué par des scientifiques dont nous pressentons qu’ils ne sont pas dénués de talent pédagogique ? On me rétorquera que je peux me renseigner par ailleurs. Diable ! C’est ce que je fais. Mais, alors à quoi servent ces chiffres égrenés, ces courbes alignées prédisant le pic de l’épidémie, les cartes des « clusters » infectés (curieuses réminiscences ! ma première thèse de doctorat portait sur une analyse en clusters du matériel verbal de groupes thérapeutiques) ? Pourquoi, monsieur le Ministre, nous montrer toutes ces courbes avec un ton, une posture, un habitus, si modeste, si humain, si familier presque que l’on vous « donnerait le Bon Dieu sans confession », comme disait ma grand-mère. Il serait tellement plus simple de nous dire : « chers citoyens » ou « chers camarades » ou encore « chers amis », voire « françaises, français », « nous n’avons pas les moyens de vous soigner du Covid-19, nous n’avons pas le matériel pour vous en protéger, c’est la faute à ….(au choix), nous ne pourrons pas hospitaliser tous ceux qui en ont besoin, ni en réa, ni dans les autres services de médecine ». Donc, « puisque nous n’avons pas les moyens de traiter l’épidémie qui nous atteint, nous allons traiter nos carences, nous allons faire en sorte que vous soyez malades certes, nous ne pouvons l’éviter, mais pas tous en même temps ! » Faute de quoi ces « has been » de protestataires qui depuis des mois et des années réclament de sauver l’hôpital (clin d’œil à mes amis Grimaldi et Pierru) auraient eu raison ! A-t-on besoin de tant de chiffres approximatifs et à responsabilité limitée pour dire une vérité si simple ? Aujourd’hui, nous avons un ennemi commun, redoutable, qui met à terre toutes les certitudes, les vôtres comme les miennes, alors de grâce, parlons-nous simplement sans torturer les chiffres !

Pour conclure, je dirai de la souffrance qui nous atteint aujourd’hui par cette pandémie ce que Walter Benjamin disait de notre rapport à la pauvreté. Et, dans ce « nous » j’inclus tous ceux qui souffrent, mes compatriotes quels que soient leur âge, leur sexe (ou genre pour les modernes), leur communauté culturelle ou politique ; mes amis italiens ; tous les européens ; ces chinois si proches et lointains ; tous les humains que nous sommes et qui partageons la même vulnérabilité :

« Personne n’a le droit de conclure une paix séparée avec la pauvreté [ici le virus] lorsqu’elle s’abat, telle une ombre gigantesque, sur son peuple, et sur sa maison. Il doit alors tenir ses sens en éveil, pour chaque humiliation qui leur est infligée, et ainsi leur inculquer longtemps la discipline, jusqu’à ce que ses souffrances aient dégagé non plus la rue escarpée de l’affliction, mais le chemin qui monte de la révolte. »

Roland GORI

*Roland Gori est psychanalyste, professeur honoraire de psychopathologie à Aix-Marseille-Université et Président de l’Association Appel des Appels. Il a publié une vingtaine d’ouvrages dont une partie aux Liens qui Libèrent.